Nadia se souvient très bien du moment où elle a décidé d'inscrire son fils aux ateliers des Petits Cuisiniers. C'était un soir de mars, après un énième dîner où Sofiane avait repoussé son assiette en déclarant que les courgettes « c'est dégoûtant ». Elle n'avait pas vraiment d'attentes précises — juste l'espoir que quelque chose change. Elle ne s'attendait pas à ce que ça marche aussi vite.

Sofiane avait huit ans à l'époque, élève en CE2 à l'école primaire des Hautes-Touches, l'une des écoles partenaires de l'association. Grand sportif, hyperactif selon ses propres termes, il avait du mal à rester assis plus de cinq minutes. La cuisine, a priori, n'était pas pour lui. Mais dès la première séance, quelque chose s'est passé. « L'animatrice lui a confié la râpe et les carottes, raconte Nadia. Il est rentré à la maison en me disant qu'il avait découvert que les carottes râpées avec de l'orange, c'était "pas mal du tout". Pour moi, c'était une révolution. »

Au fil des semaines, Sofiane a commencé à parler de cuisine à table. Il questionnait sa mère sur les ingrédients, proposait des idées, réclamait de « faire la vinaigrette lui-même ». La sixième séance était consacrée à la ratatouille — des courgettes, des aubergines, des tomates, du thym. Exactement les légumes qu'il refusait depuis des années. Cette semaine-là, il a non seulement goûté, il a mangé deux assiettes. Et le samedi suivant, il a demandé à reproduire la recette à la maison pour son père et sa petite sœur.

« Ce qui a changé, ce n'est pas la recette. C'est lui qui l'a faite. » Nadia formule ce qu'un nombre croissant de parents observent : l'appropriation change tout. Un enfant qui a coupé les légumes, qui a regardé la tomate fondre dans la casserole, qui a ajusté le sel et senti l'ail revenir dans l'huile d'olive — cet enfant n'est plus face à un inconnu dans son assiette. Il est face à quelque chose qu'il connaît, qu'il a construit.

Les animateurs des Petits Cuisiniers de Tours voient cette transformation régulièrement. « On ne force jamais personne à goûter, explique Léa, l'une des coordinatrices de l'association. On crée un contexte où goûter devient naturel, presque inévitable — parce que tout le monde autour de toi a envie de découvrir ce qu'on a fait ensemble. La pression du groupe fonctionne en positif ici. »

Aujourd'hui, Sofiane a dix ans. Il est inscrit pour la troisième année consécutive. Il fait partie des « grands » de l'atelier, ceux qui aident les plus jeunes à tenir l'économe, qui lisent la recette à voix haute pour le groupe. Sa néophobie alimentaire — le terme technique pour la peur des aliments nouveaux — n'a pas entièrement disparu, mais elle a reculé de manière significative. Et le vendredi soir, chez la famille, c'est souvent Sofiane qui décide du menu.

L'histoire de Sofiane n'est pas exceptionnelle. Elle est, en réalité, celle de beaucoup d'enfants qui franchissent la porte de nos ateliers avec méfiance et repartent avec une cuillère en bois et un sourire. C'est pour cela que les Petits Cuisiniers de Tours continuent, semaine après semaine, à mettre des tabliers sur des petites épaules et à allumer les fourneaux.

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